Chapitre de L'ange gardien | johnlagalite-website

L'ANGE GARDIEN

2

 

 

Le 23 décembre. Les immeubles ont la couleur du ciel : gris avec des traînées sombres. Quelques flocons descendent comme des parachutes. Anna et Éric ont pris un taxi pour Roissy.

Sur l’autoroute A1, les phares des voitures ressemblent aux yeux phosphorescents d’une colonne d’insectes. L’aéroport émerge de la brume givrée. Un bloc circulaire de béton terne, qu’on prendrait pour un colossal stade antique ou un énorme vaisseau spatial.

Benoît et sa femme patientent devant le box de la Thaï Airways. Tous les quatre vont embarquer à bord du vol direct pour Bangkok qui décolle à midi.

Anna n’a jamais vu autant de monde dans un aéroport. Des files interminables de passagers s’étirent devant les comptoirs d’enregistrement : la Thaïlande, l’Inde, la Chine, Colombo, Maldives...

L’Asie. L’autre bout de la planète.

Il est 10 h 33 quand ils franchissent le contrôle des passeports. Éric et Benoît n’ont pas envie d’attendre en salle d’embarquement, ils vont au salon des VIP. La femme de Benoît, elle, préfère les boutiques hors taxes.

Le Noël de Céline a épuisé les économies d’Anna. Autant éviter les tentations. Il y a tellement de choses dans les vitrines qui lui font envie. Les accessoires surtout. Une dépense imprévue avec sa carte Visa ne serait probablement pas du goût d’Éric. Le salaire d’Anna passe entièrement dans les dépenses du ménage et l’école privée de Céline.

Elle s’arrête au kiosque à journaux, choisit au hasard deux thrillers parmi les meilleures ventes. Anna n’en lit jamais. Le vol dure douze heures, ce sera l’occasion de se plonger dans un nouvel univers. Éric va passer son temps à boire et à manger.

En classe affaire la Thaï sert des vins à cent euros la bouteille et du foie gras frais, lui a-t-il

répété dans le taxi.

Il est 10h50. Anna n’a pas grand-chose à faire. Elle n’est pas très à l’aise au milieu de cette agitation. Alors, autant y aller tout de suite. Elle se dirige vers le tube qui relie l’aéroport au satellite d’embarquement. La sécurité franchie, elle appellera Céline de son portable.

Les cadeaux qu’Anna a expédiés par la poste sont arrivés à Chamonix. Nicole, la mère d’Éric, a fait le voyage jusqu’à Paris pour ramener Céline. La veille, elles sont reparties en train. Nicole a fait un arbre superbe, Anna se sent moins coupable d’abandonner sa fille. D’ailleurs, elle n’est pas vraiment certaine que Céline croie encore au père Noël.

Elle laisse passer un groupe de passagers turbulents avant de s’engager sur le tapis roulant qui mène au satellite.

Tout en se laissant entraîner, Anna regarde distraitement les panneaux violemment éclairés. Des publicités. Montres de marque, sacs de luxe, parfums coûteux : tout ce qu’elle ne pourra jamais s’acheter.

Puis son attention est attirée par un écran de télévision suspendu au plafond. Au fur et à mesure qu’elle s’en approche, les contours d’un visage se dessinent. C’est celui d’une petite fille. Il occupe tout l’écran.

Anna a le temps de lire le texte inscrit au-dessous. La fillette s’appelle Camille Laurent. Elle a disparu le 21 décembre à Montchat, un quartier calme, familial, de Lyon. Elle a huit ans. La police lance un appel national à témoins. L’écran est derrière Anna à présent. Elle ressent le drame comme s’il la touchait personnellement. Le coeur serré, elle espère de toutes ses forces que la petite Camille sera retrouvée d’ici le 25. Le plus beau des cadeaux de Noël, pour elle et ses parents. Sur le tapis contigu, celui qui va du satellite à l’aéroport, un homme arrive. Il n’y a que lui sur le ruban de

caoutchouc noir qui glisse silencieusement. Le dernier passager d’un avion qui vient d’atterrir, ou le premier à en être sorti. Il est grand et mince. La quarantaine sportive. Un costume sombre, une chemise blanche au col ouvert. Il tient une serviette en cuir à la main et un manteau sous le bras. Il paraît fatigué. Ses yeux sont cernés et sa barbe date de plusieurs jours. Il donne l’impression de ne pas avoir dormi depuis des lustres. Au moment où ils se croisent, Anna ne peut s’empêcher de lui lancer un regard. Son visage énergique, volontaire, mais sans rudesse, rappelle celui de Georges Clooney. Lui ne l’a pas fixée. Son attention était ailleurs. Pourtant, durant une seconde, Anna a senti quelque chose, comme une vitalité intense filtrer derrière ses yeux sombres.

Un sentiment étrange s’empare d’elle. Un sentiment qui la trouble. Elle n’a jamais vu cet homme, pourtant elle a l’intuition qu’un lien les unit. Il ne s’agit pas d’une attirance physique, bien qu’il soit très séduisant. Non... c’est autre chose. Anna regarde la silhouette s’éloigner. Cette impression de déjà-vu est forte. Impossible à balayer. Où a-t-elle déjà rencontré cet homme ? Elle a beau essayer de raccrocher un souvenir précis à son impression, elle n’en trouve aucun. Mais ce qu’elle ressent est bien réel. Elle arrive au bout du tube, quitte le tapis mécanique. Ses premiers pas sont incertains. Elle est déséquilibrée, ce qui lui a traversé l’esprit comme un flash, c’est une prémonition : elle va revoir cet homme et le lien qui les unit appartient au futur pas au passé.

3

Paris,11e arrondissement, 26 décembre

Quelques enseignes scintillent. Du rouge, du bleu, qui forment des halos dans l’océan blafard des réverbères.

Sur la petite place déserte, l’horloge de l’église Sainte Marguerite indique 3h du matin. La bruine donne aux tuiles du clocher l’aspect d’une carapace luisante. Dans une voiture garée sur un passage piéton, un homme compose un numéro sur son téléphone portable, appuie sur la touche d’appel...

Il a levé les yeux vers un immeuble dont une façade donne sur la place.

Au quatrième étage, une fenêtre s’éclaire. Dans la pièce, un homme vient d’ouvrir les yeux. Son téléphone portable reçoit un appel. Il cherche le bouton de la lampe de chevet, allume.

La chambre est vaste, dépouillée ; parquet en bois sombre, murs recouverts d’un tissu bleu roi, aquarelles figurant des paysages marins.

La barbe a disparu. L’homme paraît plus reposé. C’est lui qu’Anna a croisé trois jours plus tôt sur l’un des tapis mécaniques de l’aéroport de Roissy.

Il prend la communication.
- Bonsoir, Rohmer, c’est Quelier, annonce son interlocuteur. Je suis un peu

en retard, mon vieux, mais joyeux Noël quand même ! - Joyeux Noël, Philippe, répond Rohmer.
- J’ai besoin de te voir tout de suite.
- Ça concerne quoi ?

La main crispée sur son téléphone, Rohmer attend la réponse.
- Je préfère t’en parler de vive voix. Je suis en bas, place Sainte Marguerite.

Rohmer se lève, tire les rideaux, ouvre la fenêtre. Il respire le froid humide tandis que la pluie mouille son visage. Une voiture garée fait un appel de phares.

- Tu te souviens du code ? demande-t-il. *

Rohmer referme la fenêtre. Il va dans la salle de bains se passer de l’eau sur le visage. Quelques minutes plus tard, on frappe à sa porte.

- Toujours aussi dépouillé chez toi, lance Quelier en entrant.
Rohmer hausse les épaules. Son voilier amarré en Bretagne est un gouffre

financier dont pour rien au monde il ne se séparerait.
- Chez moi c’est pareil, sauf que c’est ma femme qui a pris les meubles,

remarque Quelier tristement.
Originaires de Lons-le-Saunier, les deux hommes se connaissent depuis

l’enfance. Ils ont partagé le même banc durant tout le secondaire au lycée Jean- Michel, et ne se sont jamais perdus de vue depuis.

Quelier tourne en rond comme un ours en cage. Il est chauve, avec des épaules voûtées et étroites. Rohmer lui trouve une mine épouvantable.

- Calme-toi, fait-il. Tu me donnes le tournis.
Rohmer a la bouche pâteuse. La veille, il a presque vidé une bouteille de

Bordeaux. Il a dîné seul dans un restaurant du quartier. Il rentre d’un voyage épuisant. Ses voyages, il ne peut les raconter à personne. Alors...

- La gendarmerie de Montchat a reçu un appel hier après-midi, murmure Quelier. Ils ont trouvé le cadavre de la gamine disparue le 21, Camille Laurent. Elle a été violée puis étranglée.

Rohmer pousse un juron. Ses traits se sont figés. Il est rentré le 23 décembre du Liban via Doha. Une mission délicate où il s’agissait de négocier la libération d’un

haut fonctionnaire français enlevé par un groupuscule terroriste. Après dix jours de menaces, de faux espoirs et trois simulacres d’exécution de l’otage, il a fini par obtenir gain de cause. Lorsque Quelier l’a appelé au téléphone, il craignait les conséquences d’une fuite sur l’épisode libanais. Un black-out total a été imposé par le chef de l’état en personne. La presse n’a été informée de rien, pas même de l’enlèvement. Rohmer connaît Quelier depuis toujours. C’est son seul véritable ami, et l’un des meilleurs journalistes français d’investigation. Sincère. Honnête. Bien informé, surtout.

- Comment tu sais pour la gamine ? demande-t-il. Quelier lui jette un regard surpris.

- J’ai des contacts dans la gendarmerie. J’ai travaillé il y a deux ans sur la disparition d’Eva Skold, une petite Suédoise enlevée à Villars les Dombes. On n’a jamais retrouvé son corps. Camille Laurent a été kidnappée à Montchat, à moins de trente kilomètres de Villars. Son corps a été retrouvé dans un dépôt appartenant à un entrepreneur de Bourg-en-Bresse, un type du nom de Daniel Eymard. On vient de l’arrêter.

Rohmer se laisse tomber dans l’unique fauteuil du salon. Un club confortable en cuir patiné où il aime s’installer le soir pour lire, quand il ne rentre pas trop tard.

Il connaît suffisamment Quelier pour savoir que le journaliste ne l’a pas réveillé à trois heures du matin pour lui donner la primeur d’un drame dont la presse parlera dans quelques heures.

- Si tu me disais ce que tu as en tête ?
- Eymard n’est pas dans le coup ! s’écrie Quelier avec conviction.
- Pourquoi ? Il était avec toi au moment de l’enlèvement de la petite

Laurent ! réplique Rohmer sur un ton goguenard. Quelier hausse les épaules.

- Mais non ! Appelle ça du flair de journaliste. Le corps de Camille est retrouvé dans le dépôt d’Eymard; rien à dire. Mais ce n’est pas tout : en ratissant les lieux, les flics ont mis la main sur des «preuves» qui incrimineraient l’entrepreneur dans la disparition d’Eva Skold.

- Quellespreuves?
Le journaliste a enlevé ses lunettes. Il se frotte les yeux.

- Je n’en sais rien encore, des preuves. C’est là que ça cloche ! Rohmer s’est levé. Aucune chance de retrouver le sommeil.

- Je vais faire du café, dit-il. Allons dans la cuisine.
Rohmer remplit le réservoir d’eau, met trois cuillères de café dans le filtre et

revisse la cafetière.
- Tu peux m’expliquer pourquoi au lieu d’accabler Eymard ces preuves

l’innocenteraient ? demande-t-il
Quelier fait le geste d’un prestidigitateur sortant un lapin de son chapeau.

- La police et les gendarmes piétinent depuis deux ans dans l’affaire Skold. Ce qu’on sait du ravisseur se résume à une feuille blanche. Une seconde disparition survient, et comme par enchantement, suite à un coup de téléphone anonyme, les deux affaires sont résolues. C’est fini, plié, emballé, la police a son coupable. Le tueur, qui ne laisse pas la moindre piste quand il commet son premier enlèvement, devient subitement prodigue au second. Non seulement il nous fait cadeau du corps de Camille Laurent, mais il nous offre en prime les preuves de son implication dans le kidnapping de la petite Skold.

Le journaliste s’assied, met deux sucres dans sa tasse et aspire bruyamment une gorgée.

- Je n’achète pas ce genre de conte à dormir debout, Rohmer, même le jour de Noël. Par contre, le juge d’instruction Lambert va se jeter dessus, je te le garantis. Il est si pressé de se faire un nom qu’il risque de ne pas être très regardant.

Même s’il comprend les préoccupations de Quelier, Rohmer n’est pas disposé à entrer dans son jeu. Le journaliste lui raconte une histoire totalement invérifiable.

- Si c’est Eymard, pourquoi s’incrimine-t-il en commettant son deuxième meurtre ? Pourquoi abandonne-t-il le corps de Camille dans un dépôt qui lui appartient alors qu’il s’est débarrassé si habilement de celui d’Éva ? ajoute Quelier.

Rohmer réfléchit avant de répondre.
- Tu penses à une mise en scène ?
- Exactement ! Le tueur enlève Camille Laurent. Là encore, pas le moindre

témoin. Aucune piste. C’est après qu’il décide de changer de scénario. Plus question de suivre le plan qui a si bien fonctionné avec Éva. Le corps de Camille ne doit pas disparaître, il faut que la police le retrouve de manière à ce qu’un autre porte le chapeau et soit accusé des deux crimes. Le tueur organise une mise en scène, choisit un bouc émissaire, en l’occurrence Eymard. Tu me suis ?

- Qu’est-ce qui le pousse à modifier ses plans après l’enlèvement de Camille?

- La peur qu’on remonte jusqu’à lui. Rohmer avale une gorgée de café et demande :

- Toi ou les flics ?
Quelier s’est mis à tambouriner sur la table pour marquer sa nervosité. Sous le

coup de l’émotion, il répond d’une voix mal assurée.
- Dès qu’on a annoncé l’enlèvement de la petite Laurent, le 21 décembre, je

suis descendu à Lyon, convaincu qu’il s’agissait du même ravisseur. Pendant deux jours, j’ai interrogé des dizaines de personnes, j’ai rapproché les deux affaires en posant mes questions, parlé d’un ravisseur unique. Sans le savoir, j’ai dû faire un pas dans la direction de l’assassin. Il a changé ses plans. Peut-être ai-je précipité la mort de Camille...

Rohmer a un geste de dénégation.

- Tu n’as rien précipité du tout et il n’a pas changé ses plans. Une mise en scène pareille ne s’improvise pas à la dernière minute.

- Je ne sais plus, souffle Quelier.
Rohmer occupe une position particulière. Détaché de la division nationale

antiterroriste, il appartient à une cellule de crise qui relève directement du ministre de la Défense. Il s’occupe d’enlèvements liés au terrorisme, il n’est pas vraiment spécialisé dans les disparitions criminelles d’enfants, les viols et les meurtres à caractère sexuel. Mais c’est un flic, avec le grade de commissaire divisionnaire. Il sait que la littérature et le cinéma ont promu les tueurs en série au rang de monstres machiavéliques, ils les ont dotés d’une intelligence hors du commun. La plupart du temps, ce sont des médiocres au Q. I lamentablement bas. La chance et une conjonction de hasards servent ceux qui continuent d’échapper à la justice. Il suffit de lire les rapports d’enquête : le jour de l’enlèvement, la voisine qui d’habitude enregistre tout ce qui se passe dans la rue était couchée avec la grippe ; le conducteur du bus n’a pas regardé du « bon » côté au moment du rapt...

La liste de ceux qui auraient pu voir, mais n’ont rien vu est longue. Quelier a sorti une enveloppe de sa poche.

- Jette un coup d’oeil, murmure-t-il.
À l’intérieur de l’enveloppe, il y a deux photographies, deux portraits : Eva

Skold et Camille Laurent.
Rohmer les examine l’un après l’autre, puis en même temps.
Éva sourit à l’objectif. Un visage ovale. De grands yeux clairs, deux bulles

bleutées. Des cheveux blonds, presque blancs.
Camille est aussi brune qu’Éva est blonde. Une beauté singulière, sauvage.

Des sourcils touffus, une bouche large, un teint mat, des prunelles sombres. - On peut fumer chez toi ? demande Quelier.

Rohmer incline la tête. Le journaliste se concentre sur le bout de sa cigarette sur laquelle il tire par petites bouffées nerveuses.

- Dans le métier de flic, on se contente la plupart du temps d’un résultat où les faits coïncident, dit-il. Toi, tu m’as toujours donné l’impression de savoir que le résultat n’était pas forcément la vérité.

Quelier laisse échapper un soupir.
- Disons qu’aujourd’hui je suis venu réveiller ta conscience, Raphaël.

Rohmer esquisse un sourire. Personne ne l’appelle plus Raphaël depuis les bancs du lycée. C’est « Rohmer », y compris pour sa soeur et ses parents.

- Tu ne trouves pas qu’elles se ressemblent ? fait-il. Quelier prend les photos.

- Pas vraiment.

- Regarde mieux.
Rohmer attend avec intérêt la réaction du journaliste.

- Je ne vois pas, dit Quelier en se mordant la lèvre. Tu as remarqué un détail ?

- Ce n'est pas vraiment un détail, mais plutôt la forme du visage, l’expression... Je ne sais pas. Je suis incapable de te dire exactement ce que je ressens. Disons que derrière ces portraits, le kidnappeur en a peut-être vu un autre.

- Comment ça ? s’étonne Quelier.

- Camille et Éva pourraient lui rappeler quelqu’un, correspondre à une image qu’il a dans la tête, une illusion, un fantôme.

- C’est sûrement important, mais pas à cet instant précis, réplique Quelier. Pour moi, Eymard est innocent et ses chances de le prouver sont nulles. Le procureur veut une inculpation tout de suite, à chaud. Ce qui signifie qu’un violeur, un tueur de gamines, va continuer à se balader en attendant de remettre ça.

Rohmer ressent la culpabilité de Quelier. Elle affleure à chacun de ses gestes, dans toutes ses phrases. D’une certaine manière, le journaliste s’estime responsable de la mort de la petite Laurent, de l’arrestation de l’entrepreneur qu’il croit innocent. Par discipline, Rohmer n’écarte aucune hypothèse. Si la plupart de ses collègues s’empressent d’additionner les indices pour reconstituer un drame, traquer les terroristes lui a appris à se méfier des vérités trop criantes, des coïncidences extraordinaires. La somme des indices conduit parfois à reconstruire une version fausse de ce qui s’est réellement passé.

-Je vais voir ce que je peux faire, murmure-t-il. ************************************************************

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