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Cozumel

  J’ai observé le sentier pour voir si quelqu’un nous avait suivis. Il n’y avait que les fleurs visqueuses des cactus qui paraissaient capter ma présence, et plus loin, les troncs et les branches des palmiers ; et dessous, les ombres de la mi-journée.

  La terre semblait luire et dégoutter de vapeur sous la violence du soleil. À quelques distances de la côte, deux taches noires montaient et descendaient lentement avec la houle, à l’extrémité de la pointe rocheuse. J’ai d’abord pensé à des phoques, mais après avoir plissé les yeux pour éviter la réverbération, j’ai reconnu la masse sombre de longs filaments d’algues entrelacés.

  Mon regard est revenu vers Sansa. Son menton reposait sur ses mains croisées. Elle avait les lèvres entrouvertes. La chaleur me brûlait les épaules et la nuque. J’ai rafraîchi mon visage et mouillé mes cheveux. Je me suis approché de Sansa, évaluant mes gestes, comme s’il n’y avait rien d’autre dans ma vie que cet instant. Maintenant ! Ai-je pensé avec une sorte d’étonnement puéril.

  Je me suis allongé près d’elle. Sansa s’est tournée sur le côté et m’a regardé. Je la trouvais émouvante, mais je n’ai pas eu le temps de le lui avouer. Je sentais son souffle sur mon visage, et elle a humecté ses lèvres. Notre baiser, timide, hésitant, est devenu vorace.

  Avec un balancement de son corps, Sansa m’a attiré. Je m’accrochais à elle, elle se cramponnait à moi, et d’un bloc nous avons roulé sur l’étroite bande de sable humide. Son corps s’est soulevé pour se coller davantage au mien, et nous avons roulé encore et encore jusqu’à ce que les vagues nous recouvrent et que le sel, de son amertume, teinte notre baiser. Retenir mon souffle me donnait un sentiment d’ivresse.

  La tête me tournait. J’ai surpris une lueur dans le regard de Sansa, un frémissement de lumière qui s’étalait à travers ses paupières mi-closes. Puis, une rigole d’eau froide a trouvé son chemin, et tout a vacillé quand j’ai entendu le grondement des moteurs de l’avion.

Santa MonicaHSeading 5

L’accident survint quatre jours plus tard. Joe était sorti dîner chez Houston’s, un restaurant sur Wilshire Boulevard, à deux blocs de la mer. Il était de mauvaise humeur. Un concurrent l’avait pris de vitesse sur une collection de pièces de 1875, des dollars en argent, dont la revente lui aurait rapporté près de 80.000 dollars.

  C’était un coup dur. Joe avait fini de dîner et il était sur le trottoir, attendant que le feu passe au rouge. Une moto qui accélérait brutalement lui fit tourner la tête. Elle fonçait sur lui. Le choc le projeta en l’air. Le visage contre le bitume, il reprit connaissance quelques secondes plus tard. Le néon des enseignes semblait filtré par la brume. Rien n’était réel, sauf l’étau qui broyait sa poitrine.

*

  Le médecin était passé avec le résultat des examens que Joe avait subis. La chance était de son côté ;  ni hématome sous-dural, ni hémorragie interne, et sa colonne vertébrale était intacte.

  Étendu sur son lit d’hôpital, le torse comprimé par un bandage – il avait trois côtes fêlées, il donna sa version de l’accident à un policier.

-J’étais sur le bord du trottoir attendant que le feu passe au rouge pour traverser. J’ai entendu une moto. J’ai tourné la tête et je l’ai vue foncer sur moi. Elle m’a balancé. J’ai dû perdre connaissance une vingtaine de secondes et je me suis réveillé au sol. Le conducteur de la moto ne s’est pas arrêté.

  Le flic fronça les sourcils et fit une remarque.

-Ces types roulent la plupart du temps sans assurance, dit-il. Cela explique peut-être qu’il se soit enfui.

  Il feuilleta son carnet.

-Des témoins affirment que vous aviez quitté le trottoir pour traverser quand il vous a heurté.   D’ailleurs, quand les ambulanciers sont arrivés vous étiez sur la chaussée et pas sur le trottoir.

-Je ne sais pas où j’étais quand on m’a ramassé. J’ai été projeté. De quels témoins parlez-vous ! J’étais seul.

  Le flic secoua la tête. Il avait des oreilles de cocker.

-Des gens attendaient le feu piétonnier de l’autre côté. Ils ont tout vu.

-Les voitures roulaient dans les deux sens. Personne n’a rien vu. Je vous répète que j’attendais sur le trottoir le changement de feu.

  À voir l’expression du flic, Joe comprit qu’il ne le croyait pas. Il devait penser que sa perte de conscience avait affecté son jugement ; ou alors qu’il mentait délibérément pour faire un procès à la ville.

-Êtes-vous dépressif, monsieur Jackson ?

-Mais non !

-Vous prenez des drogues, des médicaments ?

-Non.

-Vous aviez consommé de l’alcool ?

-Une bière. En arrivant ici, on m’a fait une prise de sang. C’est facile de vérifier.

-Bon, dit le flic  ignorant la suggestion. Vous avez une idée sur la marque de cette moto.

-Une Triumph noire.

-Vous vous y connaissez en motos étrangères ?

-C’était écrit sur le réservoir.

-Je vois. Le conducteur, à quoi ressemblait-il ?

- Il portait une combinaison et un casque intégral.  

  Le flic se racla la gorge et relut à haute voix les informations que Joe lui avait données. Il  annonça qu’il ouvrirait une enquête et quitta la pièce.

  Une infirmière d’origine asiatique arriva avec une dose de cachets contre la douleur. Joe avala les comprimés et se tourna sur le côté gauche. L’infirmière borda les draps, laissant son épaule droite découverte.

  La scène tournait dans sa tête, les images sautaient comme dans un vieux film muet. Avant que ce flic n’arrive, Joe était certain de ne pas se tromper. À présent, il avait des doutes. Pour traverser la chaussée quand le trafic s’espaçait, il lui arrivait de se tenir près du trottoir et pas sur le trottoir. Quand il avait vu surgir la Triumph, où était-il ? Sur le bord du trottoir ou sur la chaussée ?

  Il s’endormit, incapable de décider quelle reconstitution était la bonne.

  Le lendemain, il signa une décharge et quitta l’hôpital. Il se sentait mal en point, fiévreux. Sur la plage, il y avait pas mal de promeneurs. L’océan était silencieux. Des oiseaux de mer planaient à proximité du rivage, et à la surface de l’eau le soleil traçait un faisceau étincelant. Joe avait sommeil, une barre douloureuse lui serrait la poitrine.

Les jours suivants, la tentation de téléphoner à Inka Petersen devint irrésistible.

Ischia

  J’étais sur la plage avec ma tasse de café. Je regardais la nuit recouvrir le ciel et la mer. Les parasols étaient pliés ; de petites vagues glissaient sur la grève comme une respiration endormie. J’avais dîné dans les cuisines de l’hôtel avec le personnel ; j’aimais bien ça. Maintenant, adossé à une cabine de bains, je buvais mon café en fumant une cigarette. Irina m’avait fait cadeau de son paquet.

  J’aspirai sereinement la dernière bouffée et remontai les marches, respirant l’air tiède et salé. Je m’arrêtai en haut de l’escalier pour observer la baie. De faibles lueurs s’allumaient sur la mer ; elles semblaient le reflet des étoiles.

  Un murmure de voix me fit tourner la tête. Là, derrière les feuillages immobiles, mes yeux habitués à la pénombre distinguèrent des formes, des contours.

  Je posai ma tasse et traversai silencieusement la terrasse. Je fis plusieurs détours, et protégé par les épais massifs de fleurs, je m’approchai silencieusement de ce coin de nuit d’où provenaient les chuchotements.

-Je vous répète que c’est elle ! Je l’ai reconnue. On ne peut pas oublier une beauté pareille. Je l’ai vue entrer et ressortir de la chambre de ce type.

-De quel type parlez-vous ?

- De l’Américain ! Ma chambre est dans le même couloir que la sienne.

-C’est impossible, ma chère. Qu’est-ce que cette jeune fille, à condition que ce soit bien elle, irait faire dans la chambre de cet inverti ?

-Je suis d’accord.

  Je reconnus la dernière voix. C’était celle de la comtesse. Elle reprit.

-Les cartes ne m’ont pas annoncé la venue de gens de cette sorte, et vous savez que je ne me trompe jamais. Je les tire à chaque nouvelle arrivée.

-Au diable vos cartes ! Vous n’allez pas me dire que vous n’avez pas reconnu la mère sur la terrasse ce matin ! Vous avez vu son visage ! On aurait dit qu’il était vidé de son sang.

-Qui vous dit que c’est elle ?

-Moi, c’est moi qui vous le dis. Ils sont aux 307 et 308. J’ai eu l’occasion de la croiser après la mort de son mari. Sa fille s’appelle Juliana Francesca.

-La fille du docteur Monte ?

-Chut ! Pas de noms. Tout ça est très dangereux.